L'art de la mise en scène : quand l'architecture sublime les collections privées
D'après MilK Decoration, le studio d'architecture Sausset Leou vient de livrer dans le 7ème arrondissement de Paris un appartement pré-napoléonien transformé en galerie habitable pour un…

D'après MilK Decoration, le studio d'architecture Sausset Leou vient de livrer dans le 7ème arrondissement de Paris un appartement pré-napoléonien transformé en galerie habitable pour un collectionneur passionné d'art ouest-africain et d'œuvres sur papier du début du XXe siècle — Josef Albers, Le Corbusier. Le projet mise tout sur la matière opaque: chêne brûlé, bronze massif, aluminium, enduit de chaux rouge à l'entrée, contreplaqué bouleau teinté dans le boudoir. Pour nous autres, artisans du support et du présentoir, l'exercice vaut le détour — à condition de ne pas se laisser endormir par le lyrisme des architectes.
Le parti-pris monacal
Le duo résume clairement son intention: conserver un espace « monacal et confortable, chaleureux et minimaliste, brut et poétique ». L'idée d'appartement-galerie s'est imposée d'emblée, précisent les fondateurs, parce que le client est un collectionneur et qu'il voulait « une rusticité confortable propice à la concentration, avec un esprit de maison de campagne ». Je traduis à ma façon: on veut faire respirer les œuvres sans les écraser, mais sans les traiter non plus comme dans un musée aseptisé.
Concrètement, deux vaisseliers muraux en chêne brûlé encadrent une gravure d'André Derain dans la salle à manger et dialoguent avec du mobilier des 17ème et 19ème siècles. Le boudoir reçoit le contreplaqué bouleau teinté comme écrin pour les sculptures ouest-africaines, en résonance avec des bols en grès façonnés par Natsuko Uchino. L'entrée, enduite de chaux rouge, condense l'espace et donne le ton. À chaque fois, la même logique: un matériau dense, opaque, qui prend la lumière plutôt que de la renvoyer.
Ce que l'artisan y regarde à la loupe
Passons l'objet sur l'établi. Le chêne brûlé, d'abord: geste d'origine japonaise qui carbonise la surface pour protéger le bois des insectes et de l'humidité. Bien exécuté, le chant reste net, la fibre se durcit, la patine s'installe sur des décennies. Mal exécuté — et c'est là que je deviens méfiant — on obtient un mal calibré, un noir uniforme qui cache les gerces et masque les assemblages. Le communiqué ne dit rien de l'origine du bois ni de l'artisan qui l'a travaillé. Sans voir, impossible de juger.
Le bronze massif et l'aluminium posent une autre question: la patine. Un bronze bien ouvragé vieillit magnifiquement; un bronze simplement coulé et ciré en usine ternit en deux saisons et garde les traces de doigts grasses. Même suspicion sur l'aluminium — trop souvent un tape-à-l'œil contemporain qui se raye au premier chiffon et vire au gris sale. La chaux rouge de l'entrée, enfin, est une promesse poétique à condition qu'elle soit posée par un enduiseur qui connaît son mortier, pas étalée au rouleau par plaquiste pressé.
Ce qui me gêne dans ce projet, c'est l'absence totale de transparence. Je ne dis pas qu'il fallait inonder l'appartement de plexiglas. Mais quand on expose des sculptures et des œuvres sur papier, le support a aussi un rôle: faire oublier sa propre présence pour ne pas concurrencer l'œuvre. Le contreplaqué bouleau teinté du boudoir est sans doute agréable à regarder, mais il reste un acteur de plus dans la pièce. Un socle en PMMA coulé, poli à la flamme, chants adoucis, aurait probablement fait mieux le travail — et serait passé inaperçu, ce qui est tout l'intérêt.
Trois leçons à vérifier avant de se lancer
Pour qui conçoit présentoirs ou meubles de mise en scène, trois critères de terrain à retenir de ce projet.
D'abord, exiger l'origine et le mode de carbonisation du bois brûlé: essence, technique (vrai Yakisugi ou simple passage au chalumeau), profondeur de la couche. Un soigné se négocie chez un spécialiste, pas en rayon bricolage.
Ensuite, tester la finition du bronze et de l'aluminium sur échantillons: un passage de main, une trace d'huile, un coup de chiffon. Ce qui brille en photo ternit vite sous spots directionnels, et la trace de doigt sur du mobilier de collection, c'est l'ennemi public numéro un.
Enfin, et c'est le point qui parle le plus à notre quotidien: un support n'a pas à être vu pour exister. Quand la matière s'efface derrière l'œuvre, c'est l'acrylique coulé — poli à la main, sans micro-rayures — qui fait le travail invisible. Le projet Sausset Leou fait le choix inverse, et c'est son droit. Mais pour un collectionneur qui veut que ses pièces respirent vraiment, j'aurais au moins testé la version transparente avant de condamner l'appartement au tout-opaque.