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The Devil's Milk : quand le caoutchouc raconte l'histoire coloniale à travers le design

D'après Dezeen, la designer Shahar Livne a conçu une collection de mobilier mêlant caoutchouc naturel et synthétique pour explorer l'histoire coloniale et culturelle de ce matériau.

The Devil's Milk : quand le caoutchouc raconte l'histoire coloniale à travers le design

Intitulée The Devil's Milk, la démarche mérite qu'on s'y arrête: voilà une créatrice qui choisit de raconter une matière plutôt que de la vendre. Dans mon atelier, ce genre d'intention change tout.

Le caoutchouc, cette matière qu'on n'ose plus toucher

Le caoutchouc, je le croise rarement sur mon établi. Trop élastique, trop imprévisible, presque vivant. Mais c'est justement ce qui en fait un matériau intéressant quand on le traite avec respect. Livne assume cette tension: travailler une matière qui ne se laisse pas dompter comme le PMMA ou le chêne, qui réagit à la pression, qui garde la mémoire du geste. C'est une approche que je retrouve trop peu dans le mobilier contemporain.

Posé sur la main, le caoutchouc naturel a une chaleur mate, presque organique. Le synthétique, lui, glisse plus froid, plus lisse, presque trop parfait. Un artisan sent cette différence immédiatement. Et c'est vraisemblablement ce que la designer veut exposer: deux versions d'un même matériau, deux histoires, deux touchers. Sans avoir vu les pièces, je salive déjà à l'idée de passer mes doigts dessus.

L'histoire derrière la matière

The Devil's Milk explore un angle que peu de mobilier contemporain aborde frontalement: l'héritage colonial du caoutchouc. Extraction brutale, exploitation, transformation industrielle à marche forcée. Faire de ce parcours un objet qu'on peut toucher, regarder, habiter, c'est refuser l'oubli. C'est du design comme mémoire, pas du design comme vitrine.

Pour ceux qui travaillent la matière transparente — PMMA, verre, résine — la leçon vaut aussi. Chaque matériau porte ses compromissions, ses origines, ses zones d'ombre. Mettre l'accent sur cette honnêteté, sans travestir l'objet, voilà l'attitude. Chant poli, assemblage invisible, finitions irréprochables: tout cela ne pèse rien si la matière elle-même n'a rien à dire.

Le contre-exemple du moment

Pendant ce temps, MCE TV rapporte qu'IKEA lance une collection d'art en édition limitée avec trois designers. Habile opération: démocratisation affichée, éditions limitées pour créer l'urgence, prix étudiés pour séduire les jeunes urbains. Les créateurs associés existent, les pièces sont signées — je ne conteste pas le fond. Mais face à la démarche de Livne, le contraste saute aux yeux. D'un côté, un meuble qui raconte. De l'autre, un objet qui convoite. Les deux ont leur place, mais ne les rangeons pas dans le même tiroir.

Pour qui veut suivre The Devil's Milk de près, la disponibilité des pièces et les lieux d'exposition méritent d'être surveillés. Pour les autres, le conseil de l'atelier tient en trois gestes: retourner le meuble, toucher la matière, demander d'où elle vient. Si la réponse est vague, passez votre chemin.